Marie Aubert a cinquante-deux ans et une façon de parler des chats qui tient autant de la scientifique que de la convaincue. Zoothérapeute certifiée par la Fédération Nationale de Zoothérapie depuis 2014, elle intervient régulièrement dans cinq EHPAD de la région lyonnaise avec une équipe de trois chats spécialement formés. Elle a accepté de répondre à nos questions sur un sujet qui la passionne : le rôle du chat dans la prise en charge de la dépression et de la solitude des personnes âgées.

ToutChat : Pouvez-vous nous présenter votre parcours et ce qui vous a amenée à la zoothérapie féline ?

Marie Aubert : J’ai une formation initiale en psychologie clinique, avec une spécialisation en gérontologie. Pendant plusieurs années, j’ai travaillé dans des unités de soins palliatifs et des services de gériatrie, et j’ai eu une frustration croissante face aux limites des approches purement médicamenteuses dans la prise en charge de la dépression et de l’isolement des personnes âgées.

La rencontre déterminante a été avec une collègue américaine qui intervenait avec des chiens dans un établissement psychiatrique. En observant ses séances, j’ai été frappée par la rapidité avec laquelle le contact animal déverrouillait des patients qui restaient mutiques face à toute approche humaine. J’ai commencé ma formation en zoothérapie et j’ai fait le choix délibéré de travailler avec des chats plutôt que des chiens, pour des raisons pratiques — les chats sont moins encombrants, moins bruyants, et leur mode d’interaction, plus subtil, correspond mieux à certains profils de personnes âgées.

Pourquoi le chat spécifiquement ? Qu’est-ce qu’il apporte que le chien n’apporte pas ?

M.A. : Les deux espèces ont des effets thérapeutiques documentés, mais dans des registres différents. Le chien stimule, active, il encourage le mouvement — c’est particulièrement utile dans certaines thérapies de réhabilitation physique. Le chat, lui, apaise. Son mode de contact est moins intrusif : il s’approche à son rythme, il accepte ou refuse le contact, et ce comportement autonome est étrangement respectueux pour la personne âgée.

Beaucoup de résidents en EHPAD ont l’impression de n’avoir plus de prise sur rien dans leur environnement — les repas sont servis à heure fixe, les soins sont imposés, les sorties dépendent d’un tiers. Quand un chat choisit de venir s’allonger sur leurs genoux, cela crée un moment de choix mutuel qui réintroduit un sentiment de valeur personnelle. « Le chat vient vers moi » — cette phrase, je l’entends régulièrement de la part de résidents qui vivent comme une validation le fait d’être choisi par un animal.

Il y a aussi la dimension sensorielle. Le ronronnement du chat émet des vibrations entre 25 et 50 Hz. Ce n’est pas anecdotique : ces fréquences sont utilisées en médecine de rééducation pour stimuler la consolidation osseuse et réduire la douleur inflammatoire. Sur le plan neurologique, le contact avec un chat ronronnant active le système parasympathique — celui de la détente — et réduit mesurément le taux de cortisol, l’hormone du stress. Vous trouverez une analyse complète de ces mécanismes dans notre dossier sur les bienfaits psychologiques du chat sur la santé mentale.

Pouvez-vous nous décrire une séance type de zoothérapie en EHPAD ?

M.A. : La structure d’une séance varie selon les objectifs — stimulation cognitive, gestion de l’anxiété, lutte contre l’isolement — mais voici un exemple représentatif avec un groupe de résidents en unité Alzheimer.

J’arrive avec Miel, mon chat référent depuis cinq ans, un Bengal adulte au tempérament très stable, formé à ignorer les gestes brusques involontaires. Je m’installe dans la salle commune avec Miel dans un panier ouvert. Je ne force rien : Miel explore à son rythme. En général, il choisit lui-même sa première interaction — souvent avec la personne qui l’attire le plus, parfois contre toute attente.

Les résidents qui souhaitent toucher Miel le font sous ma supervision. Je guide la main si nécessaire, j’accompagne verbalement — « Vous sentez comme il est doux ? Il ronronne, ça veut dire qu’il est bien. » Ces phrases simples déclenchent des réponses verbales que je n’obtiendrais pas autrement. Des personnes qui n’ont pas dit plus de deux mots depuis la visite familiale de la semaine précédente commencent à raconter leur propre chat d’enfance, leur chien de ferme, une anecdote vieille de soixante ans.

Ce phénomène illustre l’impact du chat sur la santé mentale — notre dossier sur les bienfaits psychologiques du chat documente ces mécanismes biologiques en profondeur.

La mémoire affective liée aux animaux est très résistante à la démence — bien plus que la mémoire des faits récents. C’est un formidable point d’ancrage thérapeutique.

Une zoothérapeute guidant la main d’une résidente âgée pour caresser un chat roux lors d’une séance en EHPAD

Sur quels indicateurs mesure-t-on l’efficacité de ces séances ?

M.A. : Les établissements avec lesquels je travaille utilisent plusieurs outils de mesure. L’échelle GDS (Geriatric Depression Scale) permet de suivre l’évolution de la dépression sur plusieurs mois. Le NPI (Neuropsychiatric Inventory) mesure les troubles du comportement chez les personnes atteintes de démence — agitation, anxiété, apathie.

Dans mon expérience, les bénéfices les plus constants et les plus rapides concernent l’agitation et l’anxiété. Sur la dépression caractérisée, les effets sont réels mais plus lents à se manifester, et ils nécessitent une régularité des séances — deux fois par semaine minimum pendant au moins six semaines avant de pouvoir observer une tendance significative.

Ce que les familles remarquent souvent en premier, c’est plus subtil : leur proche parle davantage lors de la visite qui suit une séance, mange mieux, dort mieux. Ces indicateurs indirects sont précieux car ils ne nécessitent pas d’outils formels et peuvent être observés par n’importe quel proche attentif.

Que conseilleriez-vous à une famille dont le parent âgé souffre de dépression et vit seul à domicile ?

M.A. : La première question à se poser est celle de la faisabilité concrète. Adopter un chat pour un parent âgé fragile sans plan de contingence, c’est prendre un risque. Que se passe-t-il si la personne est hospitalisée ? Si elle ne peut plus changer la litière ou ouvrir les boîtes de nourriture ? Ces questions doivent être réglées avant l’adoption, pas après.

Si la faisabilité est confirmée, mon conseil serait d’orienter vers un chat adulte — cinq à huit ans — de tempérament calme, déjà habitué à la vie en appartement, adopté dans un refuge. Notre guide sur le top 20 des races calmes pour appartement peut aider à identifier les profils les mieux adaptés à une personne âgée. Un chaton est une mauvaise idée dans ce contexte : il demande une énergie et une surveillance que la personne âgée n’a souvent pas, et il peut provoquer stress et sentiment d’échec si les interactions tournent mal.

La deuxième option, souvent négligée, est de faire appel à une association de zoothérapie pour des visites à domicile. C’est particulièrement utile pour évaluer la réponse de la personne avant de s’engager dans une adoption définitive. Le site de Combattre la Dépression référence d’ailleurs certains de ces dispositifs d’accompagnement non médicamenteux qui peuvent compléter un suivi psychiatrique classique.

Il faut aussi impliquer le médecin généraliste dans la réflexion. La zoothérapie n’est pas un substitut aux traitements médicaux — c’est un complément. Un patient traité pour dépression sévère a besoin d’un suivi médical. Le chat peut amplifier les effets du traitement, faciliter l’observance thérapeutique, réduire l’anxiété — mais il ne prescrit pas d’antidépresseurs.

Un chat tigré adulte calme allongé sur le lit d’un résident en EHPAD, sous les mains bienveillantes d’une personne âgée

Y a-t-il des situations dans lesquelles vous avez vu le cat therapy échouer ou même aggraver la situation ?

M.A. : Oui, et c’est important d’en parler. La zoothérapie peut mal se passer quand elle est introduite sans préparation, sans suivi, ou chez des personnes pour lesquelles le contact animal est source de peur plutôt que de réconfort.

J’ai rencontré des résidents qui avaient eu de mauvaises expériences avec des animaux dans leur enfance et pour qui le contact avec un chat déclenchait une anxiété réelle. On ne s’en rend compte parfois qu’à la première séance. D’où l’importance de ne jamais imposer le contact — le chat comme le résident doivent pouvoir refuser.

Il y a aussi la question du deuil animalier. Une personne qui vient de perdre un animal de compagnie après des années de vie commune peut réagir au contact d’un autre chat par un chagrin intense. C’est une réaction normale, mais elle nécessite un accompagnement spécifique — pas de la zoothérapie au sens strict, mais du soutien psychologique. Nous avons développé des ressources sur les bienfaits des animaux de compagnie sur la santé qui abordent aussi la question du deuil.

Que répondez-vous aux sceptiques qui voient dans la zoothérapie une pratique pseudo-scientifique ?

M.A. : Je les invite à lire la littérature scientifique, qui est désormais abondante. La base de données PubMed recense plus de 800 études publiées sur la thérapie assistée par l’animal depuis 2000. Les revues systématiques et méta-analyses publiées dans des journaux comme Gerontologist ou Journal of Geriatric Psychiatry documentent des effets mesurables sur la réduction du cortisol, l’amélioration de l’humeur, la diminution des comportements agités dans la démence.

Ce qui manque encore, c’est la standardisation : les protocoles varient d’une étude à l’autre, les populations sont hétérogènes, les durées d’intervention différentes. Cela rend les comparaisons difficiles et affaiblit la puissance statistique des conclusions. Mais l’absence de méta-analyse parfaite ne signifie pas absence d’effet — cela signifie que la recherche est encore en construction.

La zoothérapie féline a une place dans la médecine intégrative. Ni plus ni moins que la musicothérapie ou la méditation de pleine conscience, qui bénéficient toutes d’un corpus de preuves croissant sans être pour autant des médecines conventionnelles.

Un dernier mot pour les lecteurs de ToutChat ?

M.A. : Que le chat que vous avez chez vous fait probablement plus pour votre santé mentale que vous ne le pensez. Toutes les recherches confirment que la simple présence d’un animal dans un foyer réduit la solitude perçue, structure la journée, crée une routine d’attention à quelque chose en dehors de soi-même — ce qui est une base de la prévention dépressive.

Et pour les personnes qui envisagent d’aider un proche âgé isolé : n’attendez pas que la situation soit critique. Une conversation avec le médecin sur la zoothérapie, un contact avec une association, une visite avec un chat référent — ces démarches sont simples, peu coûteuses, et peuvent avoir un impact que des mois de consultations pharmacologiques n’obtiendraient pas. La ronronthérapie en est un exemple concret : des effets apaisants réels, accessibles à tous, sans ordonnance.


Marie Aubert intervient en EHPAD et peut être contactée via la Fédération Nationale de Zoothérapie (FNZ) pour des demandes d’intervention en établissement ou à domicile dans la région Auvergne-Rhône-Alpes.