Vétérinaire comportementaliste — Lyon (69)
12 ans d'expérience en médecine comportementale féline
Auteure du guide Comprendre son chat (éditions VétéroSciences, 2024)
Consultante pour les refuges SPA de la région Auvergne-Rhône-Alpes
C’est par un matin pluvieux de novembre que j’ai eu la chance de rencontrer le Dr. Marie-Sophie Delacroix dans sa clinique lyonnaise spécialisée en comportement félin. Dehors, le Rhône débordait de ses berges. À l’intérieur, un Maine Coon roux regardait la pluie depuis son perchoir surélevé avec cette placidité typique des chats, l’air de ne souffrir d’aucun mal au monde.
— C’est exactement ce qui m’a amenée à ce métier, dit-elle en posant son stéthoscope. Ce chat a une arthrose bilatérale des hanches sévère. Je le sais parce que ses radiographies le montrent clairement. Lui ne le dit pas. Il regarde la pluie. Et son propriétaire pense qu’il va très bien.
Cette phrase résume tout. Voici l’entretien complet.
« Le chat est l’animal qui dissimule le mieux sa douleur »
Vous avez écrit que le chat est “le champion toutes catégories de la dissimulation de la douleur”. Qu’est-ce que cela signifie concrètement ?
Dans la nature, un animal qui montre sa faiblesse devient une proie. Les chats sont des prédateurs solitaires, mais aussi des proies pour les grandes espèces. Des millions d’années d’évolution leur ont transmis une capacité extraordinaire à masquer les signes de vulnérabilité — dont la douleur fait partie. Cette adaptation était vitale pour leur survie à l’état sauvage.
Le problème, c’est qu’en milieu domestique, ce mécanisme joue contre eux. Un chat qui souffre ne nous le dira pas. Il attendra le dernier moment possible avant de montrer des signes qui nous alertent vraiment. Et à ce stade-là, la situation est souvent déjà avancée. Apprendre à reconnaître les signes de maladie chez votre chat devient une compétence vitale.
Quels sont les premiers signaux auxquels les propriétaires ne pensent pas ?
Les propriétaires guettent les signes évidents : boiterie, cris, refus de manger. Ces signes existent, mais ils arrivent tard. Les vrais signaux précoces sont bien plus subtils.
Premier signal : la position des moustaches. Des vibrisses serrées contre le museau, plaquées vers le bas plutôt que déployées latéralement, indiquent une tension, un inconfort. C’est microscopique, mais mesurable.
Deuxième signal : l’expression faciale. L’échelle UNESP-Botucatu, développée au Brésil et validée internationalement, évalue la douleur féline sur des critères visuels : tension des muscles autour des yeux, position des oreilles, tension de la truffe et des joues. Un chat qui souffre a tendance à plisser légèrement les paupières, comme s’il regardait contre le soleil. C’est l’équivalent félin du froncement de sourcils humain.
Troisième signal : le changement de position répété. Un chat douloureux cherche sans cesse une posture confortable qu’il ne trouve pas. Il se lève, se recouche, se lève encore. Les propriétaires interprètent ça comme de l’agitation ou de l’ennui. C’est en réalité souvent de la douleur.
« Un chat qui ronronne peut souffrir énormément »
Vous parlez du “ronronnement de douleur”. Pouvez-vous expliquer ce concept ?
C’est l’une des plus grandes sources de malentendus entre les chats et leurs propriétaires. Tout le monde sait que les chats ronronnent quand ils sont heureux. Ce que peu de gens savent, c’est qu’ils ronronnent aussi — et parfois très intensément — quand ils souffrent ou sont stressés.
Le ronronnement a plusieurs fonctions. Il est apaisant, pour eux-mêmes autant que pour nous. Il a aussi des propriétés de stimulation osseuse et musculaire : les fréquences entre 25 et 50 Hz favorisent la consolidation des fractures et réduisent l’inflammation. Dans les situations de stress ou de douleur, le ronronnement est une réponse auto-analgésique.
Un chat qui ronronne de façon inhabituelle, notamment en étant immobile et replié sur lui-même, peut être en train de se soulager d’une douleur physique. Ce n’est pas un signe de bien-être. C’est un signal à examiner.
Comment distinguer un ronronnement de bien-être d’un ronronnement de douleur ?
Le contexte est la clé. Un ronronnement de bien-être se produit lors des interactions sociales positives — câlins, brossage, avant de s’endormir. Il s’accompagne d’un corps détendu, d’une posture ouverte.
Un ronronnement de douleur ou de stress se produit souvent en l’absence d’interaction, dans une posture contractée. Le chat est replié, ne cherche pas le contact, a peut-être les yeux mi-clos. Il ronronne comme on marmonne : pour se réconforter seul.

« L’arthrose est l’épidémie silencieuse des chats âgés »
Quelles sont les maladies douloureuses les plus souvent diagnostiquées tardivement chez le chat ?
Numéro un sans conteste : l’arthrose. Des études épidémiologiques récentes montrent que plus de 90 % des chats de plus de 12 ans présentent des signes radiologiques d’arthrose, et que moins de 20 % des propriétaires s’en doutent. C’est une épidémie silencieuse. Notre guide de soin du chat âgé vous donnera les signes spécifiques à surveiller après 12 ans.
Le chat compense de façon remarquable. Il saute moins haut — mais le propriétaire pense que “le chat vieillit”. Il utilise des rampes à sa place — mais le propriétaire croit que “c’est par flemme”. Il cesse de se toiletter le dos et la queue parce qu’il ne peut plus se tordre — mais le propriétaire attribue ça au changement saisonnier.
Deuxième pathologie sous-diagnostiquée : la maladie rénale chronique. Elle est pratiquement asymptomatique jusqu’à la perte d’environ 75 % de la fonction rénale. La plupart des propriétaires la découvrent lors d’une analyse de sang de routine, alors que le rein est déjà très compromis.
Troisième : les maladies dentaires. Plus de 80 % des chats de plus de 3 ans présentent une forme ou une autre de maladie parodontale. La douleur dentaire chronique modifie profondément le comportement : le chat devient moins joueur, mange moins bien, peut devenir irritable. Et pourtant, il continue de manger — parce que l’alternative, c’est mourir de faim.
Pourquoi les chats ne montrent-ils pas plus clairement leur douleur dentaire ?
Parce que l’instinct de survie prime sur tout. Dans la nature, un animal qui ne mange pas meurt très vite. La douleur dentaire est intégrée, compensée, ignorée autant que possible parce que l’alternative — ne pas manger — est inacceptable pour l’organisme.
C’est aussi pourquoi je dis toujours aux propriétaires : si votre chat commence à refuser de manger, il souffre probablement énormément depuis longtemps déjà. Ce n’est pas le début du problème, c’est la fin d’une longue compensation.
« Se cacher est un signal d’alarme, pas un caprice »
Que devez-vous dire aux propriétaires sur le comportement de retrait ou de cachette ?
Que c’est sérieux. Toujours. Se cacher est le comportement de survie d’un animal vulnérable. Votre chat ne se cache pas parce qu’il est de mauvaise humeur ou qu’il vous boude. Il se cache parce que son instinct lui dit qu’il est fragile et qu’il doit protéger sa faiblesse des regards.
La règle que j’applique en consultation : un chat caché depuis plus de 24 heures qui ne vient pas manger = consultation vétérinaire obligatoire. Pas “on voit dans deux jours”. Ce jour-là.
Les urgences les plus graves que j’ai gérées — obstructions urinaires, insuffisances rénales aiguës, choc hémorragique — m’ont souvent été amenées par des propriétaires qui avaient attendu “un jour ou deux” parce que leur chat “se cachait dans son coin”. Le temps compte énormément dans ces situations.
Quelle erreur voyez-vous le plus souvent chez les propriétaires ?
L’anthropomorphisme inversé. Je m’explique : on a tendance à appliquer à l’animal les codes sociaux humains. Un humain qui souffre pleure, se plaint, demande de l’aide. On attend inconsciemment la même chose du chat. Comme il ne le fait pas, on conclut qu’il va bien.
L’autre erreur fréquente, c’est d’attribuer les changements de comportement au vieillissement naturel. “Il est moins joueur parce qu’il vieillit.” “Il dort plus parce qu’il prend de l’âge.” Ces observations sont souvent justes — mais elles peuvent aussi masquer une douleur chronique traitable. La différence n’est parfois visible qu’à l’examen clinique et aux analyses.
Idées reçues sur la douleur féline
Première idée reçue : “Si mon chat mange, il ne souffre pas”
Faux. Comme je l’ai expliqué, le chat continuera à manger malgré des douleurs importantes parce que son instinct de survie l’y contraint. La prise alimentaire est le dernier rempart. Quand elle cède, c’est que la situation est vraiment critique.
Deuxième idée reçue : “Le vétérinaire l’aurait vu si quelque chose n’allait pas”
Partiellement vrai. Un examen annuel rapide ne permet pas toujours de détecter une arthrose débutante, une maladie rénale légère ou une douleur dentaire compensée. C’est pourquoi il faut combiner les consultations avec des bilans sanguins et une communication active avec votre vétérinaire sur les changements comportementaux observés à la maison.
Troisième idée reçue : “Un chat qui ronronne va bien”
Faux, comme nous l’avons vu. Le ronronnement est un outil de régulation émotionnelle et physique, pas uniquement un signe de bonheur.
Quatrième idée reçue : “Les chats ne ressentent pas la douleur comme les humains”
Complètement faux. Les chats ont le même système nerveux central, les mêmes récepteurs à la douleur (nocicepteurs), les mêmes voies de transmission nociceptive que les mammifères dont nous faisons partie. Ils ressentent la douleur avec la même intensité — ils la montrent différemment.

« La téléconsultation vétérinaire peut sauver des vies »
Comment voyez-vous l’évolution de la médecine vétérinaire comportementale en France ?
Je suis optimiste. La spécialité se structure : il existe maintenant un diplôme européen de médecine comportementale vétérinaire (ECVBM), des unités d’hospitalisation dédiées aux cas anxieux, des protocoles de gestion du stress hospitalier de plus en plus standardisés.
La grande évolution, c’est la téléconsultation. Pouvoir voir un animal dans son environnement naturel change tout. Quand j’observe un chat chez lui via une caméra — ses habitudes, son espace, sa litière, ses zones préférées — j’obtiens des informations que je n’aurais jamais en consultation traditionnelle où l’animal est déjà stressé et dissimule encore plus.
La possibilité de consulter rapidement un professionnel de santé en ligne — même s’il s’agit d’abord d’un professionnel humain — peut d’ailleurs donner au propriétaire une orientation sur l’urgence de la situation et l’aider à décider si une consultation vétérinaire physique s’impose immédiatement.
Trois points essentiels à retenir
1. Observez le comportement, pas seulement la santé physique apparente
Votre chat qui dort davantage, monte moins facilement sur les meubles, se toilette moins souvent — ce sont des signaux comportementaux que votre vétérinaire a besoin de connaître. Notez-les, filmez-les si possible, apportez ces informations en consultation. Elles valent autant qu’une analyse sanguine.
2. Le rythme annuel est un minimum
Une consultation de routine par an pour un chat adulte en bonne santé, deux par an à partir de 7 ans. Avec un bilan sanguin complet à partir de 10 ans. Ce n’est pas du luxe : c’est la seule façon de détecter les pathologies silencieuses avant qu’elles ne deviennent des urgences. Notre guide complet sur comment savoir si votre chat est malade détaille les signes à surveiller entre deux consultations.
3. Faites confiance à votre intuition de propriétaire
Vous connaissez votre chat mieux que quiconque. Si quelque chose vous semble différent — un regard moins vif, un comportement légèrement modifié — fiez-vous à cette impression. Les propriétaires qui “sentent que quelque chose ne va pas” ont raison dans une très large majorité des cas. Venez en consultation avec ces signaux : même vagues, ils sont précieux.
Pour aller plus loin sur les signaux d’alerte spécifiques, consultez notre guide des 15 symptômes de mauvaise santé chez le chat. Et si votre chat présente des problèmes urinaires, notre article sur l’arrière-train bloqué vous donnera les clés pour réagir rapidement.




