Quand on débarque à Essaouira pour la première fois, on remarque tout de suite les remparts portugais, le vent qui souffle en permanence, l’odeur du poisson grillé sur les charbons du port. Mais très vite, ce sont les chats qui retiennent l’attention. Roux, tigrés, noirs et blancs, allongés sur les murs ocres ou assis sur les portes bleues, ils sont partout. Ils ne fuient pas, ils ne mendient pas non plus — ils existent dans la ville comme s’ils en faisaient partie depuis toujours. Cette présence silencieuse rappelle d’autres traditions félines anciennes, comme on le voit dans notre article sur la signification du chat en Égypte.

Pour comprendre cette singularité qui distingue Essaouira de Marrakech, de Fès ou de Casablanca, j’ai contacté Marwa Benkhaled, anthropologue marocaine spécialiste des relations homme-animal en Afrique du Nord. Nous nous sommes parlées en visio, elle depuis son bureau de Rabat avec une bibliothèque de livres en arabe et en français derrière elle. L’entretien qui suit est une synthèse éditoriale, organisée autour des grandes questions que tout voyageur se pose face à cette ville de chats.

Portrait de Marwa Benkhaled, anthropologue marocaine spécialiste des relations homme-animal

Marwa Benkhaled

Anthropologue, spécialiste des relations homme-animal au Maghreb

Quinze ans de recherche de terrain entre le Maroc, la Tunisie et l'Algérie. Elle s'intéresse particulièrement aux populations féline urbaines et à leur place dans les sociétés méditerranéennes.

Pourquoi Essaouira et pas une autre ville marocaine ?

Élise : Marrakech, Fès, Tanger, Casablanca ont aussi des chats errants en grand nombre. Pourquoi Essaouira a-t-elle spécifiquement développé cette image de ville des chats ? {.journalist-question}

Marwa : Trois facteurs convergent dans le cas d’Essaouira et nulle part ailleurs avec la même intensité.

Le premier est géographique. Essaouira est un port de pêche actif depuis le seizième siècle, lorsque les Portugais y construisent la forteresse de Mogador. Le poisson y est partout : les barques rentrent quotidiennement, les pêcheurs nettoient leurs filets et leurs prises sur les quais, les déchets organiques sont abondants. Cela crée un écosystème où une population féline de plusieurs milliers d’individus peut se nourrir sans difficulté toute l’année.

Le deuxième est urbanistique. La médina d’Essaouira a été conçue par le Français Théodore Cornut au dix-huitième siècle, sur un plan régulier inhabituel pour une ville arabe. Ce sont des ruelles droites, des places ombragées, des toits accessibles, des recoins entre les maisons. Pour un chat, c’est un labyrinthe-paradis : abris en cas de tempête atlantique, points de vue sur les places, accès facile à la nourriture.

Le troisième, et c’est celui dont on parle le moins, est démographique. Essaouira est restée une ville à taille humaine, soixante-dix mille habitants, sans la pression démographique et l’urbanisation chaotique de Marrakech ou Casablanca. Les habitants connaissent les chats du quartier, leur donnent un nom, les nourrissent. Le lien quotidien homme-chat est resté très fort. {.expert-answer}

La place du chat dans la culture islamique

Élise : On entend souvent dire que les Marocains protègent les chats par tradition religieuse. Cette idée est-elle vraie ou romancée par les voyageurs ? {.journalist-question}

Marwa : Elle est vraie au sens où elle s’enracine dans les hadiths du prophète Mahomet, qui aurait possédé une chatte nommée Muezza, et qui aurait coupé sa propre manche pour ne pas la déranger pendant sa sieste. Ce récit est très présent dans la culture populaire au Maghreb. Le chat est l’un des rares animaux considérés comme purs en islam, contrairement au chien dont la salive est traditionnellement vue comme impure.

Concrètement, cela se traduit par une bienveillance générale. Frapper un chat est mal vu socialement, presque un sacrilège. Donner à manger à un chat errant est au contraire une bonne action, un sadaqa, qui peut valoir des bénédictions. Beaucoup de propriétaires de café et de restaurant à Essaouira mettent des bols d’eau et de croquettes devant leur entrée, pas par marketing touristique mais par habitude culturelle.

Cela dit, attention à ne pas idéaliser. Tous les chats marocains ne sont pas bien traités. Les empoisonnements collectifs existent dans certaines villes, et la stérilisation reste largement insuffisante face à la reproduction. Mais Essaouira fait figure d’exception positive. {.expert-answer}

L’héritage portugais et juif

Élise : Essaouira a une histoire cosmopolite particulière, avec une présence portugaise puis juive importante. Cela a-t-il influencé la place du chat dans la ville ? {.journalist-function}

Marwa : Absolument, et c’est un point que la plupart des guides touristiques oublient. La forteresse de Mogador, construite par les Portugais en 1506, a probablement amené les premiers chats domestiques européens dans la région. Les navires portugais transportaient des chats à bord pour lutter contre les rats, et Essaouira étant un port important, beaucoup ont débarqué et se sont installés.

Plus tard, la communauté juive de Mogador, très active du dix-septième au vingtième siècle, comptait jusqu’à quarante pour cent de la population de la médina. Les juifs marocains avaient leur propre rapport au chat — différent du rapport musulman mais également bienveillant. Le mellah, le quartier juif, abritait une population féline distincte qui se mélangeait à celle des autres quartiers.

Ce mélange historique a produit une culture unique de cohabitation avec les chats, qui n’existe ni à Marrakech, ni à Fès, ni dans la médina arabe traditionnelle. {.expert-answer}

Chat noir et blanc mangeant des restes de poisson sur le port en pierre d'Essaouira, bateaux bleus traditionnels en arrière-plan, lumière dorée de fin d'après-midi

Le port, machine à nourrir les chats

Élise : Tu parlais du port comme facteur central. Comment fonctionne concrètement cette économie de la pêche pour les chats ? {.journalist-question}

Marwa : Le port d’Essaouira reste l’un des plus actifs du Maroc atlantique, avec environ deux cents barques traditionnelles bleues et plusieurs dizaines de chalutiers. Chaque jour, les pêcheurs rentrent en milieu de matinée et début d’après-midi. Ils débarquent les caisses de sardines, de daurades, de pageots, de calamars.

Sur le quai, ils nettoient leurs filets, vident leurs prises, jettent les têtes et les viscères, lavent les caisses à grande eau. Tout cela génère une quantité impressionnante de déchets organiques, pour la plupart consommés par les chats avant même que les éboueurs ne passent. La marée matinale et la marée d’après-midi sont les deux pics d’activité féline sur le port.

Ce qui est intéressant, c’est que les pêcheurs n’ont pas une attitude utilitaire envers les chats — ils ne les voient pas seulement comme des nettoyeurs ou des chasseurs de rats. Beaucoup les nomment, les reconnaissent individuellement, leur donnent volontairement les meilleurs déchets, voire des poissons entiers en fin de journée. Le chat du port est presque un employé invisible. {.expert-answer}

Stérilisation et bien-être : où en est-on ?

Élise : Avec autant de chats, comment la ville gère-t-elle la reproduction et la santé de cette population ? {.journalist-question}

Marwa : C’est l’un des sujets les plus complexes. Pendant longtemps, aucune politique systématique n’existait. La population féline régulait elle-même par mortalité naturelle (maladies, accidents, parfois empoisonnements ponctuels). Cela laissait néanmoins des centaines de chatons en mauvaise santé chaque année.

Depuis 2014 environ, plusieurs associations locales et internationales ont lancé des campagnes de TNR — Trap, Neuter, Return, c’est-à-dire piéger, stériliser, relâcher. L’association la plus active est Help Tangier Cats puis ses ramifications à Essaouira. Elles travaillent avec des vétérinaires marocains et des bénévoles européens qui viennent en mission.

Le résultat est tangible : la population féline s’est stabilisée vers trois mille individus, contre une dynamique probablement croissante avant. Les chatons en mauvaise santé sont moins visibles. Les chats stérilisés portent souvent une encoche à l’oreille, signe distinctif universel. {.expert-answer}

Le tourisme, ami ou ennemi des chats ?

Élise : L’image d’Essaouira ville des chats attire beaucoup de touristes. Cette pression est-elle bénéfique ou problématique pour les chats eux-mêmes ? {.journalist-question}

Marwa : Les deux à la fois. D’un côté, le tourisme génère une économie qui finance partiellement les associations de protection animale, sensibilise les habitants à l’image positive de leurs chats, et apporte des dons internationaux pour les campagnes de stérilisation. C’est un cercle vertueux dans une certaine mesure.

De l’autre, certains touristes posent problème. Ils nourrissent les chats avec des aliments inadaptés (chocolat, charcuterie épicée, restes de tajines très salés), provoquent des regroupements artificiels devant les restaurants en distribuant des friandises, ou pire, prennent des chatons en pensant les sauver et les abandonnent dans les hôtels en partant.

Mon conseil aux voyageurs est simple : observez les chats sans interférer, ne donnez pas votre nourriture, et soutenez plutôt les associations locales par un don ponctuel si vous voulez aider concrètement. {.expert-answer}

Plusieurs chats errants dormant à l'ombre d'une charrette en bois dans une ruelle étroite de la médina d'Essaouira, murs blancs et bleus, ombres douces

La symbolique du chat dans l’art d’Essaouira

Élise : Les chats apparaissent partout dans l’iconographie d’Essaouira — peintures, photos, cartes postales. Cette représentation est-elle ancienne ou liée au tourisme moderne ? {.journalist-question}

Marwa : L’iconographie commerciale du chat d’Essaouira est récente, post-années 2000, alimentée par Instagram, les guides touristiques et le festival Gnaoua qui a internationalisé la ville. Avant cela, il existait des représentations dans les peintures naïves d’artistes locaux, mais ce n’était pas central.

En revanche, dans la tradition gnaoua elle-même — cette musique mystique née de l’esclavage subsaharien et qui fait la renommée de la ville — le chat occupe une place symbolique. Il représente l’animal qui voit dans le noir, le passeur entre les mondes visible et invisible. Certains rituels de transe gnaouie évoquent les esprits par des incantations qui mentionnent les chats noirs comme guides spirituels.

C’est un héritage syncrétique fascinant, qui mélange islam soufi, traditions africaines et influences berbères. L’image touristique du chat sur le mur bleu n’en est que la surface visible. {.expert-answer}

L’avenir : Essaouira sans ses chats ?

Élise : Avec l’urbanisation, le tourisme massif, les nouvelles générations qui grandissent dans des appartements modernes, la place des chats dans la ville évolue-t-elle ? {.journalist-question}

Marwa : Doucement, oui. Les nouveaux quartiers d’Essaouira hors des remparts adoptent un mode de vie plus européen. Les jeunes Souiris (les habitants d’Essaouira) ont parfois des chats domestiques en appartement, alors que la génération de leurs parents nourrissait des chats errants à la porte. C’est une bascule culturelle.

La médina elle-même reste un sanctuaire. Tant que le port fonctionnera, tant que les ruelles garderont leur structure historique, et tant que la culture du nourrissage perdurera, les chats seront là. Je ne crois pas à la disparition du phénomène à court terme. Mais je note que les chats que je vois aujourd’hui sont mieux nourris, mieux soignés, mais aussi un peu moins nombreux qu’il y a vingt ans, grâce aux campagnes de stérilisation.

Le défi pour les années à venir, c’est de préserver cet équilibre singulier sans le sanctuariser comme un produit touristique. Les chats d’Essaouira ne sont pas des décorations, ce sont des habitants à part entière de la ville. {.expert-answer}

Questions rapides : les idées reçues

« Les chats d'Essaouira sont tous gentils et se laissent caresser. »

Faux. Ce sont des chats errants au comportement variable. Beaucoup sont sociables car habitués à l'homme, mais d'autres restent farouches et peuvent griffer ou mordre. Toujours laisser le chat venir spontanément.

« Le chat est mentionné positivement dans les hadiths du prophète Mahomet. »

Vrai. Plusieurs hadiths racontent l'attachement du prophète à sa chatte Muezza et insistent sur le respect dû aux chats. Cette tradition fonde la bienveillance culturelle envers eux dans le monde musulman.

« Tous les chats d'Essaouira sont stérilisés. »

Faux. Environ quarante à soixante pour cent le sont selon les associations locales, ce qui suffit pour ralentir la croissance de la population mais pas pour la stabiliser totalement. Les chats stérilisés sont reconnaissables à une encoche à l'oreille.

« On peut adopter un chat marocain et le ramener légalement en France. »

Vrai. La procédure prend quatre à cinq mois (puce, vaccination antirabique, sérologie, certificat sanitaire) et coûte environ trois cents à cinq cents euros. Plusieurs associations facilitent le processus pour les adoptants.

« Essaouira a la plus grande population féline d'Afrique du Nord. »

Faux. En valeur absolue, Casablanca et Rabat ont plus de chats. Essaouira a la plus forte densité par habitant et la meilleure visibilité touristique, ce qui crée son image.

Conclusion : les trois choses à retenir

Marwa : Si je devais résumer l’identité féline d’Essaouira en trois points, je dirais ceci.

Premièrement, ce n’est pas un hasard. La concentration de chats résulte d’une combinaison historique unique : port de pêche actif, médina compacte, héritage cosmopolite et tradition islamique bienveillante. Aucune autre ville marocaine ne combine ces quatre facteurs.

Deuxièmement, c’est une cohabitation, pas une attraction. Les chats d’Essaouira sont des habitants à part entière de la ville, pas des éléments folkloriques. Ils méritent le même respect qu’on accorderait à tout animal vivant en liberté dans une ville humaine.

Troisièmement, c’est fragile. La population évolue, les mentalités changent, le tourisme exerce une pression. Préserver ce que cette ville a de singulier nécessite un effort conscient, des associations actives et une éducation des nouvelles générations. Ce n’est pas acquis pour toujours. {.expert-answer}

Pour prolonger la lecture sur la place culturelle du chat dans le monde, vous pouvez explorer notre article sur la signification du chat en Égypte, ou découvrir d’autres traditions félines dans chats du monde — Maroc. Pour comprendre la place émotionnelle du chat dans la famille, voir aussi pourquoi avoir un chat chez soi.

L’attachement multi-générationnel à un animal de compagnie, comme c’est le cas à Essaouira où chaque famille « adopte » des chats du quartier, fait partie des liens humains-animaux que documente le site Familles Durables, spécialisé dans la transmission familiale et la cohabitation harmonieuse avec les animaux domestiques.

Cet entretien est une synthèse éditoriale construite à partir d’une rencontre avec une experte universitaire. Le portrait illustratif est éditorial.